Photographe

Marion Esnault

Vaca Muerta, la Dubaï argentine

Situé à l’ouest de l’Argentine, dans les steppes de la Patagonie, Vaca Muerta est un territoire qui recèle le plus grand gisement de gaz et pétrole de schiste du continent sud-américain, découvert en 2010. Il couvre une zone de 30 000 km2 où vivent principalement des agriculteurs et des éleveurs qui doivent cohabiter avec les puits, les centrales et le ballet incessant de camions.

La multinationale française Total, partenaire historique de l’Argentine, opère environ 30 % de la production gazière du pays depuis 1978, et est la 2ème entreprise à exploiter les hydrocarbures non conventionnels à Vaca Muerta, après YPF, la compagnie argentine.
 Aujourd’hui, la 1ère entreprise française en terme de chiffre d’affaires (2015) entend profiter des subventions massives allouées à la production d’hydrocarbures par le nouveau président argentin, Mauricio Macri, pour amplifier la croissance de son groupe post-2020. Total a d’ailleurs annoncé, en 2017, qu’elle allait accroître sa participation dans l’extraction des ressources non conventionnelles (gaz de schiste et tight gas) à Vaca Muerta, notamment en passant de 27,27 % à 41 % dans la zone nommée Aguada Pichana.

Près des usines de traitement et des puits de Total, en plein milieu du désert de Vaca Muerta, on n’a pas vraiment l’impression qu’il y ait âme qui vive. Et pourtant.


Dans le petit village de San Roque où résident environ 300 personnes qui vivent principalement de l’élevage, Claudio, le maire « regrette que la plus grande centrale de traitement de Total en Argentine, qui se situe à 10 kilomètres, n’emploie pas d’habitants du village ». Ramon qui élève ses chèvres à quelques centaines de mètres de la même usine, s’amuse « des relations quasi quotidiennes qu’il entretient avec le chef de l’usine de Total ! ».
 Du côté de la zone d’Aguada Pichana, la famille Mora, quant à elle, a l’air de s’être habituée à ses voisins pétroliers. Ce qui n’est pas vraiment le cas de la communauté de Campo Maripe - du peuple originaire Mapuche – qui « a dû s’affirmer davantage et tout contractualiser avec les pétroliers qui viennent forer sur leur territoire » comme l’explique Lonco, le représentant de la communauté.

Reportage photographique réalisé en novembre 2017 à Vaca Muerta, Provincia de Neuquen, Argentine

Les tours de forage de gaz et pétrole de schiste font environ 30 mètres de haut, l’équivalent de 8 étages. Elles sont actives jour et nuit pour creuser à environ 2000 mètres de profondeur et à des centaines de mètres horizontalement. Une fois le puits foré, la roche est fracturée pour libérer les hydrocarbures de schiste. Pour forer 1 seul puits de gaz de schiste, on consomme environ 20 000m3 d’eau, ce qui représente environ 19 années de consommation d’eau pour une famille moyenne.

En moyenne, pour une longueur de puits horizontal d'un kilomètre, il faut 30 opérations de fracturation qui consomment chacune environ 300 m3 d'eau, 30 tonnes de sables et 0,5% d'additifs. Toute cette matière, ainsi que toutes les infrastructures nécessaires à l’exploitation des gaz et pétroles de schistes, sont transportées par camion. Pour exemple, pour acheminer l’eau jusqu’à un seul puits, il faut environ 640 camions citernes.

Le village d’Añelo, aussi appelée « la Dubaï argentine » constitue le centre névralgique de Vaca Muerta. En 2001, on recensait environ 1500 habitants. Aujourd’hui, on en compte plus de 6000. Du matin au soir, on voit défiler les ouvriers qui viennent travailler dans les gisements plus de 12 heures par jour pendant environ 15 jours. Le reste du mois, ils retournent se reposer dans leur famille. Et ainsi va la vie. Pour les ouvriers du fracking, le taux de mortalité au travail est sept fois plus élevé que la moyenne.

Dans la province de Neuquen en Argentine dans la zone pétrolière et gazière nommée Vaca Muerta, Total et d'autres multinationales extraient les ressources fossiles avec la technique du fracking, dit aussi fracturation hydraulique.

A San Roque, où Total a signé un contrat pour exploiter les hydrocarbures jusqu’en 2027, se trouve un village de quelques centaines d’habitants où l’activité principale est l’élevage de chèvres. Claudio, le maire « regrette de ne recevoir de la province de Neuquen que peu d’argent, insuffisant pour le village ».

Le « torchage » est l’action de brûler des rejets de gaz naturel lors de l’exploitation du pétrole et du gaz. Considéré comme un gaspillage énergétique, ses impacts sur le dérèglement climatique sont largement prouvés puisque le procédé émet des gaz à effet de serre dont le méthane qui a un pouvoir réchauffant 23 fois supérieur au CO2. En 2002, au Sommet mondial sur le développement durable à Johannesburg, un partenariat public-privé pour la réduction des gaz torchés (GGFR) est créé suite à une initiative lancée un an auparavant par le gouvernement norvégien et la Banque Mondiale. Ce partenariat intègre de nombreux industriels du secteur pétrolier, dont Total.

Depuis 28 ans, Ramon cohabite avec la plus grande centrale de traitement exploitée par Total sur le territoire de San Roque, à Vaca Muerta.

À quelques centaines de mètres de la plus grande centrale de traitement de Total en Argentine, Ramon a toujours vécu dans une maison de fortune, au milieu du désert semi-aride de Vaca Muerta.

Ramon, éleveur, vient de terminer la construction de sa nouvelle maison à quelques centaines de mètres de la plus grande centrale de traitement de Total en Argentine. Plus solide et mieux isolée, il y vit seul avec ses animaux de compagnie et d’élevage : « Je ne pourrais ni vivre, ni manger sans eux ! »

Même en plein désert, Ramon, « gaucho » (gardien des troupeaux) de la patagonie argentine n'a pas perdu la tradition du maté.

Ramon a des épisodes conflictuels avec Total assez réguliers. Le dernier en date : une de ses chèvres est tombée et s'est noyée dans le bassin de résidus de pétrole. Ramon explique : « Pour compenser la perte de ma bête, ils m’ont envoyé une autre chèvre, beaucoup plus vieille. Je ne pouvais rien en faire. Alors j’ai mangé la chèvre de Total ! »

Au beau milieu du désert, Ramon est autodidacte sur plein d’aspects : la mécanique, l’ accordéon... et la guitare.

Dans la zone d’Aguada Pichana, à Vaca Muerta, deux réalités cohabitent. La famille Mora vit exclusivement de l'élevage à quelques centaines de mètres d'une autre centrale de traitement de Total, qui rappelons-le, est la 1ère entreprise française en terme de chiffre d’affaire en 2015.

Le père de la famille Mora est décédé en octobre 2017. C’est désormais au fils de 26 ans de gérer la ferme et d’assurer les rentrées d’argent.

Aylen, le petit garçon de 4 ans, apprend avec sa grand-mère à s’occuper du potager qui nourrit toute la famille.

Aylen, le dernier de la famille Mora, ne va pas à l’école. Son avenir se profile à la ferme près de la centrale de traitement de Total à Vaca Muerta.

Sur les terrains où Total a des permis pour exploiter les gaz de schiste, se trouvent quelques panneaux pour informer qu’ils « prennent soin de l’environnement ».

A Vaca Muerta, la communauté Campo Maripe - du peuple originaire Mapuche - dont l’activité principale est l’élevage, a vu s’installer en deux ans 470 puits de gaz et pétrole de schiste sur le terrain où ils cultivaient le lanzerne pour nourrir les animaux. Ils ont perdu 600 hectares. Le représentant de la communauté, aussi appelé « Lonco » s’inquiète : « l’année a été très sèche et difficile. Et en plus, ils prévoient de forer 1000 puits dans les années qui viennent ».

L’eau injectée dans le sous-sol pour fracturer la roche et libérer les gaz et pétrole de schiste est mélangée à du sable et à des produits chimiques. Les sables sont contenus dans ces immenses sacs blancs laissés à l’air libre dans les steppes de patagonie argentine.

A Vaca Muerta, en plein désert semi-aride de la Patagonie argentine, il ne fait jamais vraiment nuit. Aucun repos n’est laissé aux gisements.